Il y a des périodes de l’histoire humaine qui ne cessent de fasciner les gens : la conquête de l’Occident avec les cow-boys, la révolution française avec les non-culottes, la Grèce antique avec ses philosophes ou l’âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes. Aujourd’hui, nous allons parler de ce dernier point en abordant (je vous préviens, nous utiliserons plus le champ lexical de la piraterie dans ce sommet que les fonds marins par l’industrie pétrolière) les pirates les plus célèbres du monde. Donc, tout le monde sur le pont, pas de temps à perdre.
1. Bartholomew Roberts : Le roi des pillards (1682-1722)
La trajectoire de Bartholomew Roberts, qu’on appelait aussi « Black Bart », a tout du scénario spectaculaire : un homme ordinaire devenu meneur de légende sur les océans. D’abord marin à bord d’un négrier, il ne rejoint les rangs des pirates qu’après trente-cinq années à naviguer. Cette tardive conversion, loin de freiner son ambition, lui donne l’élan pour s’imposer à la tête d’une nuée de navires. Près de 400 bateaux capturés, un chiffre qui laisse les historiens admiratifs.
Chez Roberts, la violence gratuite n’a jamais eu la moindre place. Il ne s’enivrait pas, n’acceptait ni torture ni abus contre les prisonniers. En chef méthodique, il co-signe le code pirate qui inspirera une génération entière de forbans. Sa silhouette impeccable, habillée avec soin, aux antipodes des pirates dépenaillés, tranchait sur les ponts brûlés par le soleil. Même le vent semblait s’incliner devant sa réputation, restée vivace bien après sa mort.
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2. Benjamin Hornigold : Le traître (1680-1719)
L’histoire de Benjamin Hornigold s’écrit sur un fil tendu entre loyauté et trahison. D’abord corsaire pour l’Angleterre, il bascule vers la piraterie, mais conserve ses scrupules : pas question d’attaquer un navire anglais. Cette fidélité, très minoritaire à Nassau, finis par l’isoler. Face à la grogne, son équipage le destitue.
Hornigold marque durablement ceux qu’il croise. Il manie la ruse plus souvent que la lame, et compte dans ses rangs des légendes à venir comme Barbe Noire ou Samuel Bellamy. Mais l’histoire tourne : il finit par accepter la grâce royale et pourchasse ses anciens alliés, une trahison gravée comme une balafre dans la mémoire des pirates. Selon la rumeur, quelques irréductibles lui auraient finalement tendu un piège, le condamnant à la potence. Une vengeance dans la plus pure tradition caraïbe.
3. Charles Vane : Le craintif (1680-1721)
Charles Vane, c’est la tension à l’état brut. Il se fait connaître en s’attaquant à un galion espagnol sous la direction d’Henry Jennings. Ce coup d’éclat lance sa carrière et sa réputation d’homme jusqu’au-boutiste. Son indépendance se précise, il prend la tête de sa flotte et s’affirme vite comme terreur de la zone de Nassau, centre névralgique de la piraterie.
Allié à Barbe Noire par moments, Vane ose défier les navires bien mieux armés. Son tempérament le pousse jusqu’à s’emparer du Phoenix, bâtiment de guerre français transformé en vaisseau amiral. Mais l’audace vire à l’entêtement : à refuser d’attaquer quand l’occasion s’y prête, il provoque la colère de ses hommes. Sa déchéance a inspiré des récits contrastés : pour les uns, il dérive seul sur une chaloupe, pour d’autres, il croupit sur une île coupée du monde. Dans tous les cas, le flambeau passe à John Rackham, autre figure du pont.
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4. John Rackham : Le Romantique (1682-1720)
John Rackham, que l’on surnommait Calico Jack pour son goût des étoffes voyantes, rêvait d’associer volupté et richesse sur les vagues. Sa rencontre avec Anne Bonny, jeune femme éprise de liberté, change le cours de son existence. Bras dessus, bras dessous, ils quittent le rivage pour la vie de pirate, Rackham déjà rompu aux abordages. Il hisse bientôt la fameuse bannière aux sabres croisés sous un crâne, devenue le symbole même de la flibuste.
À bord, ce sont aussi des jeux de masques. Anne Bonny, d’abord dissimulée sous une fausse identité, croise dans l’équipage une autre femme, Mary Read, elle aussi grimée en homme. Les passions se heurtent aux rivalités, et l’équipage, découvrant la vérité, se retrouve à la barre de tous les dangers. Pour tenter de sauver ses complices, Rackham cherche l’appui du gouverneur des Bahamas. Sans succès. Ironie cruelle du sort : avant que la corde ne se resserre, Anne lance à Rackham une réplique cinglante devenue légendaire : « Si tu t’étais battu comme un homme, tu ne mourrais pas comme un chien. »
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5. Anne Bonny (1687-1782) et Mary Read (1690-1721) : Les rebelles
Les femmes sur les flots étaient l’exception, mais Anne Bonny et Mary Read balancent la table et les règles. Cachant leur genre pour franchir la passerelle du navire, elles se font appeler Adam Bonny et Mark Read au départ. Ensemble, elles forment un tandem inséparable, au tempérament qui force le respect même chez les marins aguerris.
Quand le rideau tombe, la vérité éclate : elles alternent costumes masculins et féminins et finissent par ne plus rien cacher de leur identité. Arrêtées avec le reste de l’équipage, elles échappent in extremis à la potence en plaidant leur grossesse. Mary succombe en prison, terrassée par la maladie, tandis qu’Anne, graciée, disparaît dans le mystère. Ce duo, devenu mythe, laisse dans son sillage bien plus que des rumeurs, une trace persistante dans l’imaginaire collectif.
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6. Samuel Bellamy : Le Prince des pirates (1696-1717)
Samuel Bellamy, que l’on surnomme « Black Sam », n’aura brillé qu’un an dans les annales de la piraterie, mais sa présence a suffi à modifier le visage des Caraïbes. Très vite, il se distingue par une générosité hors normes : un navire d’esclaves capturé, il en libère la cargaison humaine et les intègre dans son équipage. À bord, confiance totale, discipline sans contrainte, et un manteau rouge qui trahit sa singularité, loin des haillons attendus.
Le Whydah, navire amiral de Bellamy, sombre lors d’une tempête en 1717, emportant fortune et capitaine avec lui. Des rumeurs affirment qu’on l’aurait aperçu plus tard voguant encore, insaisissable, silhouette fantomatique entre mythe et réalité. Mais son souvenir, lui, échappe au naufrage.
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7. Henry Morgan : Le père des pirates (1635-1688)
Figure indétrônable, Henry Morgan impose ses méthodes à la fois brutales et ingénieuses. Premier à coucher sur le papier des règles pirates, il jette ainsi les bases qui serviront à d’autres, dont Bartholomew Roberts. Tantôt corsaire avec bénédiction royale, tantôt pirate aux tactiques expéditives, Morgan amasse des trésors colossaux et finit, ce qui est rare, à la tête de la Jamaïque comme gouverneur. Une reconversion peu banale pour ce fin stratège qui aura fait trembler tant de côtes.
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8. Henry Avery : L’injuste (1659-1699)
Henry Avery, ou Every, ou même Bridgeman selon les archives, reste un fantôme dans les registres de la piraterie. Sa vie réelle se perd derrière une multitude de pseudonymes et des dates incertaines. Passant de la Royal Navy au commerce d’esclaves, il prend le large pour de bon après avoir fomenté une mutinerie spectaculaire.
Son coup d’éclat : l’abordage du Ganj-i-Sawai, navire indien bourré d’or, épisode sanglant qui marque encore les mémoires. La suite, moins reluisante : tortures, coups bas, relations rompues. Avery incarne ce que la piraterie peut engendrer de plus ambigu, entre fascination et répulsion.
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9. Edward Teach : Le Spectaculaire (1680-1718)
Impossible d’évoquer la piraterie sans aborder le cas d’Edward Teach, l’inoubliable Barbe Noire. D’abord simple membre d’équipage auprès de Hornigold, il s’émancipe vite et prend possession de la « Concorde », rebaptisée « La Revenge de la Reine Anne ». Sa force, ce n’est pas la brutalité pure, mais la mise en scène de la menace : il tresse sa barbe, y glisse des mèches allumées pour apparaître dans un nuage de fumée sombre. Il maîtrise l’art d’effrayer, au point que son simple nom fait capituler des équipages entiers.
La dernière scène de sa vie est un assaut d’une intensité folle : face au commandant Robert Maynard, la lutte se termine dans le sang, pluie de balles et lames croisées. Barbe Noire s’effondre, mais son image, elle, reste indétrônable parmi les icônes du grand large.
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La piraterie, telle qu’elle a existé, se résume moins à des légendes qu’à des choix radicaux et souvent brutaux. Chacun de ces hommes et femmes a imprimé sa marque sur les océans, leurs destins croisant tour à tour la gloire, la défaite et le mythe. Si aujourd’hui encore les histoires de pirates font recette, c’est peut-être que plane sur l’horizon l’idée d’une liberté insoumise, d’un voyage où la règle n’appartient à personne.
Source littéraire : Historia : Pirates, la terreur des Caraïbes (2013)

