La fragmentation de la chaîne de valeur expliquée simplement et concrètement

Sommaire
PIERRE ROUSSEAUX, L’un des axes majeurs de vos recherches consiste à éclairer la mondialisation à travers les dynamiques de concentration des entreprises. D’où provient ce mouvement de concentration ?On évoque souvent le commerce international et l’avantage comparatif. Vos travaux valident-ils la vieille idée d’une spécialisation profitable à tous ?Vous évoquez fréquemment la question du partage des risques. Observe-t-on une meilleure répartition de ces risques à travers la chaîne de valeur ?Existe-t-il encore des recettes de gestion pour les entreprises, face à la fragilité des chaînes de valeur ?Cela d’autant plus que la crise sanitaire a touché tous les pays simultanément…L’Europe fait-elle mieux que le reste du monde sur la concurrence et la granularité ?Pourquoi l’Allemagne occupe-t-elle une position dominante dans la chaîne de valeur européenne ?Quel impact le Brexit aura-t-il sur les chaînes de valeur ?Les discours politiques sur la relocalisation ressurgissent régulièrement. Faut-il tout rapatrier, ou cibler secteur par secteur ?À l’échelle mondiale, la relocalisation n’aurait-elle pas aussi un effet sur les pays émergents, qui profitent des chaînes de valeur mondiales ?Brexit, pandémie, tensions géopolitiques… Comment imaginez-vous l’évolution des chaînes de valeur ?Votre approche privilégie l’analyse microéconomique, s’appuyant sur les microdonnées. Pourquoi est-ce un atout pour penser la transition écologique ?

Entretien réalisé par Pierre Rousseaux, relu par Marie Tirilly, Thibault Briera et Valentin Roussarie.

Site Web d’Isabelle Méjean.

Professeure à l’École Polytechnique, Isabelle Méjean a décroché le prix du meilleur jeune économiste 2020, remis par Le Monde et le Cercle des économistes. Dans cet échange, elle partage ses analyses sur la mondialisation, la concentration des chaînes de valeur et les impacts de ces phénomènes sur l’économie. L’irruption du Covid-19, le protectionnisme américain, le Brexit ou encore les débats autour de la concurrence en Europe ont fait remonter le commerce international au sommet de l’agenda public. Nous abordons aussi, dans un autre entretien, la place des économistes et de la recherche économique dans la société. Retrouvez l’interview bonus d’Oeconomicus avec Isabelle Méjean !

PIERRE ROUSSEAUX, L’un des axes majeurs de vos recherches consiste à éclairer la mondialisation à travers les dynamiques de concentration des entreprises. D’où provient ce mouvement de concentration ?

ISABELLE MEJEAN, Cette question, qui mériterait bien un million d’euros, n’a pas de réponse simple. Pour commencer, il faut reconnaître que la réalité statistique nous échappe en grande partie. Peu de pays disposent de données fiables pour étudier ces dynamiques de concentration. Mais ce que montrent les chiffres disponibles, c’est un paysage où quelques très grandes entreprises pèsent lourd. En France, une centaine d’entreprises génèrent 20 % du PIB. Même constat ailleurs, avec des exemples frappants : aux États-Unis, la tendance s’accentue, et dans certains pays émergents, quelques groupes géants façonnent la croissance nationale. Samsung, à lui seul, équivaut à 5 % du PIB sud-coréen. Ce ne sont pas de simples anecdotes, mais des faits qui pèsent sur l’analyse macroéconomique.

La macroéconomie raisonne souvent en moyennes : une entreprise « représentative », un travailleur « représentatif », un consommateur « représentatif ». Derrière cette approche, on suppose que les écarts s’équilibrent, que les micro-déséquilibres s’effacent dans la masse. Mais cette logique s’effondre quand quelques entreprises dominent le jeu. C’est là tout l’enjeu des études sur la granularité : ce qui se passe chez les 100 plus gros groupes ne peut plus être ignoré ni dilué dans la moyenne, surtout face à des chocs affectant directement ces mastodontes. Les observations empiriques s’avèrent alors déterminantes.

Reste à comprendre l’origine de cette hétérogénéité. Les modèles classiques lient la taille à la productivité : les entreprises les plus performantes finissent par grandir davantage. Dans cette optique, les transferts de parts de marché des petits vers les grands sont vus comme des moteurs d’efficacité : ceux qui excellent prennent le dessus. Cette hypothèse domine encore aujourd’hui.

Cependant, si l’efficacité des grandes entreprises n’est plus vraiment contestée, la question se pose : cette concentration sert-elle vraiment le consommateur ? Lorsque quelques « superstars » accumulent le pouvoir, rien ne garantit qu’elles partagent leurs bénéfices, ni qu’elles investissent davantage.

D’autres études remettent même en cause le lien systématique entre productivité et taille. Des frictions de marché, comme le manque d’information, peuvent permettre à des entreprises moins performantes de s’imposer. Actuellement, je travaille justement sur ces « frictions informationnelles » : contrairement aux postulats de nombreux modèles, la rencontre entre acheteurs et vendeurs reste très imparfaite. Il n’est pas évident d’identifier le meilleur producteur, surtout au niveau international.

On évoque souvent le commerce international et l’avantage comparatif. Vos travaux valident-ils la vieille idée d’une spécialisation profitable à tous ?

La notion d’avantage comparatif se décline de plusieurs façons. Fondamentalement, les entreprises les plus compétitives produisent là où elles possèdent un avantage. À grande échelle, on observe bien cela : la France fabrique des produits plus technologiques que la Chine, par exemple. Le paysage mondial dessine ainsi des spécialisations prévisibles : la Chine, autrefois centrée sur les biens à forte intensité de main-d’œuvre, gravit les échelons technologiques à mesure que les salaires progressent, tandis que des pays comme le Bangladesh reprennent la main sur les textiles. La structure des avantages comparatifs paraît logique à ce niveau d’analyse. Mais pour une large part du commerce international, notamment entre pays européens au tissu industriel très similaire, l’avantage comparatif classique ne suffit plus à tout expliquer. L’Allemagne reste le premier partenaire commercial de la France, sans qu’il existe entre eux une frontière nette de spécialisation.

Si l’on zoome sur l’organisation des chaînes de valeur européennes, on repère tout de même une logique : les étapes très consommatrices de main-d’œuvre sont souvent délocalisées à l’est, tandis que l’ouest concentre les phases à forte intensité de capital.

Ce phénomène s’accompagne d’une évolution majeure : la fragmentation des chaînes de valeur. Désormais, la production s’éparpille, et les échanges de biens intermédiaires explosent. Les avantages comparatifs demeurent la trame de fond, mais d’autres facteurs s’invitent : logistique, optimisation fiscale… Certains secteurs sont très influencés par la présence de paradis fiscaux européens, ce qui fausse la concurrence et les flux réels.

À cela s’ajoute une dimension plus « granulaire ». Des secteurs entiers tiennent parfois à une poignée de champions nationaux. Pourquoi la France a-t-elle Michelin et l’Allemagne Bosch ? Difficile à dire, tant les trajectoires tiennent aussi à l’innovation, au hasard et aux choix individuels. L’automobile, la chimie, l’aéronautique en France : chaque pays forge ses atouts autour de quelques entreprises-clés.

Penser le commerce international à travers l’avantage comparatif garde tout son intérêt. Mais dès qu’on plonge dans les détails, l’hétérogénéité et le poids des géants rebattent les cartes. La granularité explique aussi pourquoi un choc sur une entreprise peut se transmettre à l’ensemble du tissu économique national ou européen.

La théorie classique promet des gains globaux, mais masque longtemps le fait que derrière la spécialisation, il y a des vainqueurs et des perdants, et que les perdants ne sont pas toujours compensés. Les modèles enseignés à l’université supposaient que la mobilité du travail effaçait les pertes. Or, dans la vraie vie, un salarié licencié du textile ne se reconvertit pas du jour au lendemain, même aux États-Unis.

Quand les mutations sont rapides, comme lors de l’ouverture de la Chine au commerce mondial, les effets négatifs se concentrent sur certains métiers, certains territoires. Les gains du commerce sont diffus, mais les coûts, eux, frappent fort et localement.

Autre phénomène : l’évasion fiscale, qui complique la redistribution des gains. Les entreprises les plus actives à l’international sont aussi celles qui optimisent le plus agressivement leur fiscalité. Cet enjeu, longtemps ignoré, s’impose désormais. Comment agir ? Quelle politique industrielle mettre en place ?

La question de l’optimisation fiscale, même si ce n’est pas mon domaine de recherche, devrait devenir une priorité pour l’Europe. La présence de paradis fiscaux capables de bloquer toute avancée collective est un vrai blocage.

Des économistes comme Gabriel Zucman montrent pourtant qu’il existe des marges de manœuvre. Les profits sont plus mobiles que la production, et l’accès aux marchés riches demeure un levier puissant pour négocier. L’Allemagne, la France, grâce à la taille de leur marché, disposent encore d’un certain pouvoir, même si la réalité diplomatique reste complexe. Pourtant, l’impression prévaut que ces questions restent trop souvent reléguées au second plan.

Vous évoquez fréquemment la question du partage des risques. Observe-t-on une meilleure répartition de ces risques à travers la chaîne de valeur ?

Le commerce international offre une diversification des risques de demande, mais accroît aussi la vulnérabilité à d’autres risques, car la production devient plus concentrée, donc plus exposée à des chocs sectoriels.

Isabelle Méjean Les questions de risque occupent une place centrale en macroéconomie internationale, même si elles sont moins visibles dans le débat sur le commerce. Les modèles canoniques montrent qu’une économie fermée expose ses consommateurs uniquement aux aléas nationaux. S’ouvrir au commerce, c’est accéder à des actifs du monde entier et diversifier les risques. Pour les entreprises, vendre à l’étranger, c’est aussi se protéger en partie contre les fluctuations de la demande locale. Cette diversification est réelle.

Mais il y a une contrepartie : la spécialisation s’intensifie, la production se concentre sur un nombre restreint de secteurs. Ce gain de diversification côté demande s’accompagne donc d’une fragilisation côté offre.

Dans mes travaux, j’ai montré que la concentration de l’offre atteint des niveaux très élevés. Un choc sur une poignée d’acteurs peut déstabiliser tout un pays.

Isabelle Méjean L’exemple du Covid-19 est parlant : la France, très dépendante du tourisme et de l’aéronautique, a souffert plus que d’autres. Une structure de production plus diversifiée aurait limité la casse. La question reste ouverte : entre diversification de la demande et concentration de la production, le bilan est loin d’être évident.

Les grandes entreprises, en particulier, n’ont pas un portefeuille de clients aussi diversifié qu’on pourrait le croire. Elles dépendent souvent de un ou deux gros clients. Les chaînes de valeur modernes fonctionnent par réseaux très resserrés, où chaque maillon dépend du précédent. Un incident chez un fournisseur, et l’ensemble du circuit s’enraye. Cette structure fragilise le partage des risques, loin de l’image rassurante qu’on associe souvent au commerce international.

Existe-t-il encore des recettes de gestion pour les entreprises, face à la fragilité des chaînes de valeur ?

Pendant la pandémie, le choc a été d’une ampleur inédite, mais l’économie mondiale a continué de tourner mieux que beaucoup ne l’avaient anticipé.

Isabelle Méjean En matière de gestion des risques, le pire scénario reste la production en flux tendu, sans stock, sans diversification des fournisseurs, fondée sur des contrats exclusifs. Pourtant, lors du Covid, on a vu émerger une forme de flexibilité inattendue chez certains géants industriels. Malgré l’ampleur du choc, la production et le commerce international ont mieux résisté qu’on aurait pu le redouter. Le PIB a chuté, certes, mais moins que les flux commerciaux.

Prenons le cas des masques : après quelques semaines de pénurie, la France a pu en importer massivement, réactiver sa propre production, et les circuits logistiques mondiaux ont tenu bon. Le commerce international repose sur une logistique ultra-optimisée, et même en situation de crise, les chaînes n’ont pas complètement cédé. Ce n’est pas un tableau idyllique, mais il faut souligner cette capacité d’adaptation.

Cela d’autant plus que la crise sanitaire a touché tous les pays simultanément…

En effet, on a rarement connu un choc aussi universel. On entend souvent que les entreprises sous-estiment les risques. C’est faux : les grands groupes disposent de services spécialisés, avec des outils d’analyse sophistiqués. Ce qui se complique, c’est de cartographier les risques tout au long de chaînes de valeur de plus en plus complexes, où l’interdépendance rend chaque point critique.

L’Europe fait-elle mieux que le reste du monde sur la concurrence et la granularité ?

La politique de concurrence européenne constitue un atout, car la mondialisation encourage la concentration et renforce les positions dominantes.

Isabelle Méjean Difficile d’en juger de façon tranchée. Certains, comme Thomas Philippon, estiment que l’Union européenne tient mieux la barre, surtout parce que la concurrence demeure un pilier fondamental de sa construction. À Bruxelles, la Direction générale de la concurrence pèse lourd dans les arbitrages collectifs. Aujourd’hui, ce consensus est bousculé : chaque État souhaite mener sa propre politique industrielle, accorder des subventions, des mesures strictement encadrées au niveau européen. Malgré tout, maintenir cette exigence de concurrence est précieux à l’heure où la mondialisation favorise la montée en puissance de quelques géants.

Il reste cependant beaucoup d’inconnues, notamment sur le poids réel du lobbying des grandes entreprises dans les décisions européennes. Aux États-Unis, le financement politique des entreprises est bien documenté, ce qui permet d’en étudier les effets. Ce n’est pas le cas en Europe.

Pourquoi l’Allemagne occupe-t-elle une position dominante dans la chaîne de valeur européenne ?

La question fascine, mais reste difficile à trancher. L’accès limité aux données allemandes complique la comparaison. En France, au Danemark ou en Suède, les chercheurs peuvent explorer la structure productive en profondeur, beaucoup moins en Allemagne.

En matière de commerce international, ce sont les grandes entreprises qui tirent l’essentiel des échanges. Deux enjeux se présentent alors :

  1. Comment faire émerger des champions capables de rayonner à l’international ? Des réussites existent, Airbus en est l’illustration, mais elles reposent beaucoup sur la taille du marché et la coordination européenne.
  2. Comment permettre aux petites entreprises d’élargir leur base client ? Cela passe par une veille accrue sur la concurrence, veiller à ce que les grands ne rachètent pas systématiquement les plus petits, et par la réduction des frictions d’information, afin de faciliter la rencontre entre entreprises et clients potentiels.

Quel impact le Brexit aura-t-il sur les chaînes de valeur ?

Le Brexit incarne le choc de l’incertitude prolongée : une rupture lente, dont personne ne sait encore prédire toutes les conséquences, et qui redessine les relations commerciales entre deux partenaires historiquement intégrés.

Isabelle Méjean Pour mon travail sur l’incertitude, j’ai étudié le cas Brexit. Selon la théorie de l’investissement en période d’incertitude (Dixit-Pindyck), les entreprises hésitent à engager des fonds tant que les règles du jeu ne sont pas claires. En commerce international, la moindre incertitude pèse lourd, car s’installer sur un marché étranger exige des investissements spécifiques, souvent irrécupérables. Or, les chaînes de valeur s’appuient sur des relations de long terme, difficiles à établir sous la menace d’un changement de règles.

Le Brexit est ainsi un test grandeur nature : il dure, personne ne sait vraiment comment il s’achèvera, mais il pèse déjà sur les investissements, les échanges, la création de nouveaux liens commerciaux. Les relations existantes, elles, ont peu bougé jusque fin 2020, mais tout le monde sait que les barrières non tarifaires et les contrôles vont s’intensifier. Sur le long terme, la divergence réglementaire va compliquer la vie des entreprises qui commercent avec le Royaume-Uni.

Au sein des chaînes de valeur, la question des règles d’origine est centrale.

Isabelle Méjean Même avec un accord de libre-échange, échanger ne sera jamais aussi simple qu’en restant membre de l’Union. Les droits de douane peuvent disparaître, mais la paperasserie reste : il faut prouver la provenance des biens, or la production moderne mêle composants venus d’un peu partout. Quel pourcentage de valeur ajoutée britannique permettra d’accéder au marché européen sans droits ? Ces détails techniques pèseront lourd dans la réalité quotidienne des entreprises.

Les discours politiques sur la relocalisation ressurgissent régulièrement. Faut-il tout rapatrier, ou cibler secteur par secteur ?

La relocalisation n’est jamais globale : elle se joue toujours secteur par secteur, en fonction des objectifs poursuivis.

Isabelle Méjean Tout rapatrier est illusoire. L’autarcie ne tient pas la route, d’autant que les principaux déficits de la France concernent des matières premières comme le pétrole. La relocalisation, c’est donc toujours une affaire de choix : que veut-on vraiment atteindre ? Les réponses diffèrent selon qu’on vise la souveraineté économique, la sécurité sanitaire, la réindustrialisation de certains territoires…

À titre d’exemple, le plan de relance prévoit un milliard d’euros pour la relocalisation en France : 600 millions pour des secteurs jugés stratégiques (santé, agroalimentaire, électronique), 400 millions pour soutenir le développement des territoires. Les premiers financements visent à réduire la dépendance envers l’étranger, même si cela coûte plus cher. Les seconds cherchent à corriger les déséquilibres nés de la désindustrialisation. Mais une fois posé ce diagnostic, reste à savoir : quels emplois subventionner ? Faut-il soutenir des activités rentables, ou accepter d’investir à perte ?

La transition écologique offre, a priori, un bon terrain d’investissement.

Isabelle Méjean Miser sur la transition écologique, c’est investir dans des secteurs qui devraient générer de l’emploi et de la croissance, car la demande internationale pour ces solutions va croître. Miser sur ce que l’on fait déjà bien, chimie, plasturgie, peut aussi s’avérer plus efficace que de partir de zéro. Monter un nouveau pôle industriel demande des moyens colossaux. Avec des ressources limitées et un encadrement européen strict, mieux vaut renforcer les secteurs déjà performants. Mais il ne s’agit pas d’une relocalisation au sens strict.

À l’échelle mondiale, la relocalisation n’aurait-elle pas aussi un effet sur les pays émergents, qui profitent des chaînes de valeur mondiales ?

La fragmentation des chaînes de valeur mondiales a constitué une formidable opportunité pour de nombreux pays émergents, en facilitant leur intégration progressive au commerce international.

Isabelle Méjean Le protectionnisme risque de coûter cher aux pays qui s’y engagent, par la hausse des prix, mais il pénalise surtout les pays exclus des échanges mondiaux. Les chaînes de valeur mondiales permettent une entrée par étape : il n’est pas nécessaire de maîtriser toute la chaîne de production pour y participer. En outre, ces chaînes favorisent le transfert de technologies et ont permis à des économies émergentes de connaître une croissance rapide. Mais cette dynamique reste très concentrée : l’Afrique, par exemple, demeure largement à l’écart.

Renforcer la compétitivité française, lutter contre la désindustrialisation : voilà des enjeux réels. Mais il n’existe pas de solution miracle, et subventionner à tout-va s’avère souvent difficile à cibler. La Banque mondiale s’inquiète d’ailleurs de la montée des réflexes protectionnistes dans les pays riches, qui risquent avant tout de pénaliser les pays pauvres. En France, la majorité de notre commerce extérieur reste intra-européen, ce qui limite l’impact des tensions avec la Chine ou les États-Unis. Paradoxalement, le Brexit pèse davantage sur nos échanges que la guerre commerciale sino-américaine.

La question est politique : mener une politique industrielle sélective reste un défi. Si une priorité devait s’imposer, ce serait d’investir massivement dans la recherche et le développement, une option qui n’a pas été privilégiée jusqu’ici.

Brexit, pandémie, tensions géopolitiques… Comment imaginez-vous l’évolution des chaînes de valeur ?

La structure des chaînes de valeur évolue lentement. Les investissements en jeu sont considérables, les changements ne se font pas du jour au lendemain. Mais le risque d’un retour du protectionnisme demeure, et il serait dangereux d’y céder. L’élection de Joe Biden ouvre peut-être une parenthèse plus favorable au multilatéralisme, mais l’Union européenne reste timide dans l’affirmation de son poids commercial. Pourtant, elle dispose d’une force de frappe réelle sur la scène mondiale.

Un enjeu majeur reste la connexion entre commerce et environnement : la transition écologique s’impose, mais la manière dont elle sera articulée avec la politique commerciale n’est pas encore tranchée. L’UE aurait tout intérêt à être plus offensive, à lier systématiquement ses discussions commerciales à ses ambitions climatiques.

On entend souvent que c’est techniquement trop complexe pour avancer, par exemple sur la taxe carbone aux frontières. Pourtant, des solutions existent. Le marché européen du carbone, bien que perfectible, pourrait être étendu. Calculer une empreinte carbone moyenne pour les importations, puis laisser à l’entreprise la possibilité de prouver qu’elle fait mieux, ce n’est pas parfait, mais c’est faisable. L’enjeu de compétitivité se pose moins dès lors que la règle s’applique à tous les acteurs européens.

Votre approche privilégie l’analyse microéconomique, s’appuyant sur les microdonnées. Pourquoi est-ce un atout pour penser la transition écologique ?

Regarder l’économie à l’échelle des entreprises permet de voir que, prises isolément, elles n’iront pas spontanément vers la transition écologique si celle-ci leur coûte cher. De l’autre côté, on observe une demande croissante de consommation plus responsable. Mais cette demande se traduira-t-elle dans les actes, face à des hausses de prix sur les biens courants ou les transports ? Personne ne le sait encore vraiment. L’affichage de l’empreinte CO2, sur le modèle du nutri-score, pourrait donner aux consommateurs un pouvoir de décision plus éclairé. Le marché du carbone et la fiscalité verte sont là pour outiller ce choix, donner de la visibilité sur l’impact réel de chaque produit acheté.

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Il ne suffit pas de proclamer que produire localement est la solution : l’impact environnemental n’est pas automatique. Si l’on veut vraiment changer la donne, il faut donner au public des outils concrets pour choisir, et miser sur la transparence. À ce prix, la chaîne de valeur ne sera plus seulement fragmentée : elle deviendra lisible, compréhensible, et peut-être un peu plus équitable.

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